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  • : Le blog de AGEN (Association générale des étudiants de Nanterre)
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Nous devons bannir de nos rangs toute idéologie faite de faiblesse et d’impuissance. Tout point de vue qui surestime la force de l’ennemi et sous-estime la force du peuple est faux.


"La situation actuelle et nos tâches" (25 décembre 1947)  Oeuvres choisies de Mao Tsé-Toung, Tome IV




 
Dans l’histoire de l’humanité, toute force réactionnaire au seuil de sa perte se lance nécessairement, dans un ultime sursaut, contre les forces de la révolution ; et souvent, des révolutionnaires sont un moment induits en erreur par cette force apparente qui dissimule la faiblesse intérieure, ils ne voient pas ce fait essentiel que l’ennemi approche de sa fin et qu’eux-mêmes sont près de la victoire.

« Le Tournant de la Seconde guerre mondiale » (12 octobre 1942). Œuvres choisies de Mao Tsé-toung, tome III.

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21 janvier 2011 5 21 /01 /janvier /2011 22:21

 révolte tunisie 1

 

 

Petit témoignage de la grande révolution tunisienne

Yazid, un ancien étudiant de Nanterre, était à Tunis pendant la semaine qui a précédé le départ du président Ben Ali. Il fait le récit, au jour le jour, des événements qui ont ébranlé le pays. Manifestations, répression et violences... Retour sur cette décisive.

Chers tous,

Voici un petit témoignage de ce que nous avons vécu en Tunisie du 7 au 16 janvier 2011. L'émotion étant encore intense, vous me pardonnerez un récit un peu déconstruit et qui omettra certainement de nombreux épisodes tant ces quelques jours ont été riches. Je ne m'aventurerai pas non plus à une tentative d'analyse ou de prévision politique, étant moi même comme beaucoup d'autres tunisiens, encore dans l'expectative, partagé entre espoir et crainte.
 
Nous sommes arrivés à Tunis avec mon frère vendredi 7 janvier. L'atmosphère qui régnait à Tunis ce soir là était loin de présager l'accélération des événements que nous allions connaitre les jours suivants. La population était attentive à ce qui se déroulait en province, mais la capitale n'avait pas été, jusque là, témoin d'affrontements ou de soulèvement populaire de masse avec les forces de répression de Ben Ali, hormis différents rassemblements regroupant essentiellement des syndicalistes, avocats et autres militants.

Le premier tournant a véritablement eu lieu lors du week-end des 8 et 9 janvier, en raison de l'escalade de la violence ayant laissé une hécatombe, atteignant une trentaine de morts dans plusieurs villes du pays.

  
Lundi 10 janvier : Les tueries de la veille ont rapidement échauffé les esprits à Tunis et de nombreux lycées et universités ont vu sortir de nombreuses manifestations. Pour la première fois depuis le début du soulèvement, nous avons assisté à l'explosion de la colère, avec des jeunes n'hésitant plus à défier la police, notamment à l'université 9 avril. Face à l'aggravation de la contestation à Tunis, les autorités ont annoncé un discours du président le soir même. Ben Ali a alors tenu un discours menaçant, insultant l'intifada en la qualifiant d'acte de terroristes à la solde d'agents étrangers. Pris en flagrant délit de criminalisation et de mensonge, ce discours n' a fait qu'échauffer encore plus les esprits, ce qui a abouti à la fermeture des établissements jusqu'à nouvel ordre.

 Avec mon frère nous passons la plupart de nos journées entre 7ay ibn khaldoun et Mégrine 7ay Chaker (quartiers périphériques de Tunis) avec la famille et les jeunes du quartier. On sent de la tension dans l'air, l'explosion est proche. De plus en plus les langues se délient. Au-delà des revendications sociales et des réformes mensongères annoncées par Ben Ali auxquelles personne n'a cru (300000 emplois pour les diplômés etc.), l'objectif politique devient clair et ciblé : chasser les Trabelsi et les pièces maitresses du système. Mais en ce début de semaine, le départ potentiel de Ben Ali reste inimaginable.

Mardi 11 janvier : Cette journée marque un tournant dans la ville. Nous descendons avenue Bourguiba à Tunis. Le centre ville est tout simplement bourré flics, des cars remplis de CRS, civils inondant les terrasses de café. Le gaz lacrymogène est encore dans l'air en raison de l'attaque opérée par les flics contre un rassemblement d'artistes. Nous ne nous attardons pas et rentrons dans le quartier. Peu après, on apprend que d'autres quartiers proches du notre, se sont enflammés (7ay Tadhamon et 7ay el intilaq). Pour la première fois les quartiers populaires de Tunis entrent en action. Très vite cela se propage. Il y a effectivement certains cas de pillages et destructions mais la violence est essentiellement dirigée contre les représentants et symboles du pouvoir. Pour la première fois, on pense qu'une vraie révolte généralisée peut avoir lieu à Tunis et aboutir à des résultats historiques.


 Mercredi 12 janvier : Les affrontements dans les quartiers populaires se propagent. On apprend en fin de journée l'instauration du couvre feu à partir de 20h. Avec la famille et les jeunes du quartier nous décidons d'aller faire quelques courses pour tenir la nuit, voire les jours suivants. Il n'y a déjà plus de pain ni de lait. Les affrontements éclatent dans le quartier. Nous prenons du gaz en pleine tête et la fumée des incendies envahit tout. Avec les jeunes on reste dehors, en attendant 20h.

Le couvre feu a commencé. Nous restons ensemble dans un hall d'immeuble. Un des jeunes a réussi, via une vieille radio pourrie, à se brancher sur les ondes du commissariat central. On entend les flics ordonner à leurs hommes de se déployer dans tel et tel endroit. En dépit du couvre feu, de nombreux quartiers affrontent la police. L'histoire semble être en marche, et ne plus s'arrêter avant une décision ou des mesures historiques.
 

Jeudi 13 janvier : Les affrontements ont gagné le centre ville. Avec mon frère nous allons chez les cousins à Montfleury et Essaida. Les tirs sont incessants et plusieurs explosions. Grace à Facebook on apprend que les tirs à balles réelles ont fait plusieurs morts la veille et à ce moment même, notamment dans le quartier Lafayette (centre ville) et rue de Lyon. La ville étant en train de s'embraser, on apprend que le président va annoncer un discours historique le soir même.


Soirée de jeudi 13 janvier : Peu avant le couvre feu nous sortons avec ma cousine pour nous ravitailler (à Essaida). On voit un spectacle étrange dehors. Plusieurs groupes de jeunes et moins jeunes sont rassemblés. Certains sont des flics bien connus, d'autres des jeunes du Parti. En rentrant à la maison on les observe par la fenêtre. Ils préparent quelque chose. Le couvre feu a commencé et ils sont encore dehors. Le fameux discours est terminé. Nous sommes dépités. A ce moment là, nous sommes dans le doute et la déception. Nous ne savons pas si la révolte va continuer et ce pour 3 raisons :


- Ben Ali a ordonné de cesser les tirs à balles réelles et répondait ainsi à une des demandes prioritaires de l'opposition


- En annonçant la baisse des prix des produits de base, nous avions peur que certains tunisiens jugent cette décision hypocrite, comme répondant à une attente concrète légitime et immédiate.

- En annonçant qu'il ne se présenterait pas en 2014, de nombreux opposants ont décidé de participer à un débat impliquant le RCD sans imaginer un départ possible de Ben Ali. 


 
On apprend ensuite que des "centaines de milliers" de personnes sont sorties soi disant spontanément pour acclamer Ben Ali (en réalité quelques dizaines dans le cadre d'un plan de com déjà préparé). Cela expliquait le va et vient des gens que nous observions. 


On essaie de se renseigner sur la réaction du peuple, mais l'atmosphère a l'air horriblement calme. Puis vers 23h, l'espoir revient :


- Au Kram, à Tunis, à Gasserine, Talla et ailleurs, des gens sortent pour réclamer le départ de ZABA.


-Plusieurs voitures (de location) des soi disant fêtards ont été retournées.


- L'absence d'allusion claire au clan Trabelsi, pourtant un des nœuds du problème, montrait que les réformes annoncées n'étaient que de la poudre aux yeux. Une seule question à ce moment là : le rejet du discours sera t il massif le lendemain?

Nous partageons les appels à manifester avenue Bourguiba.

Vendredi 14 janvier : Il est 9h. Mes cousins et cousines démarrent vers l'avenue Bourguiba pour demander le départ de ZABA. Avec mon frère nous décidons d'aller faire un tour dans le centre, à la Kasba. La ville est vide, signe que la grève est largement suivie. C'est bon signe. Nous arrivons à Bab Jdid qui a été la veille le théâtre d'une violente répression. Beaucoup de bâtiments sont brulés, les jeunes sont tous dehors. Parterre, de nombreuses grandes flaques de sang à peine séché. La nuit a été violente. La promesse de ZABA de ne pas utiliser de balles réelles n'a été que du vent. Nous nous dirigeons vers un dispensaire tout proche. Les blessés s'entassent dans une ambiance ensanglantée. Les jeunes sont nombreux. On sort un martyr, la colère est énorme et on sent que la population est prête à aller au bout. Nous avons notre avion a 15h05 et devons rentrer nous préparer. La manif de l'avenue Bourguiba est pour l'instant calme. Nous rentrons dans le quartier nous préparer au départ. Nous apprenons à ce moment là que notre avion est reporté à 19h le soir même.

La manif de l'avenue Bourguiba commence à se remplir. Mais un événement va accélérer la donne. EN début d'après midi, les fameuses baisses des prix sont annoncées. En moyenne 20 centimes de moins sur les produits de base. Même les plus "khobzistes" des tunisiens (ceux qui pensent essentiellement à manger et voyant la politique comme secondaire) se sentent définitivement trahis et sont déterminés à ne plus se laisser berner. La manif avenue de Bourguiba prend encore de l'ampleur et en milieu d'après midi les forces de répression commencent à attaquer les manifestants. Des gaz sont tirés et les coups pleuvent. Dans d'autres quartiers pas loin de chez nous les tirs à balles réelles reprennent et tuent.

 Le départ de ZABA : A 17h les jeunes du quartier nous accompagnent à l'aéroport où nous apprendrons l'annulation de notre vol et l'instauration de l'état d'urgence. Sur la route de l'aéroport légèrement en hauteur, on aperçoit aux 4 coins de la ville des nuages de fumée. Partout sur la route les jeunes sont dehors, prêts à manifester et à affronter les forces de police qui ont curieusement disparu. Le couvre feu commence dans 30 minutes et nous sommes revenus dans le quartier. On apprend par la télé qu'un événement important va être annoncé. Le doute n'est plus de mise et la nouvelle du départ de Ben Ali se repend. Quelques minutes plus tard, nous voyons s'approcher de nous des dizaines de jeunes armés de couteaux de cuisine et venant des quartiers alentours (7ay franssa, 7ay el intilaq etc..). Ils nous disent alors que des milices, inconnues des quartiers brulent, pillent et attaquent les gens. Si jusque là nous avons en effet assisté à des scènes de destruction faites parfois par certains jeunes du quartier, les informations qui nous parviennent laissent penser à un tout autre problème. Dès vendredi soir, après la destruction de la gare de Tunis et l'attaque d'hôpitaux, tout le monde a compris que ces milices sont des anciens prisonniers et policiers à la solde de Ben Ali. Qu'il s'agit d'une stratégie prévue depuis longue date et qui vise à deux objectifs distincts :


1) Instaurer la terreur parmi une population qui en viendra, à terme, à supplier Ben Ali de revenir la sauver.


2) La politique de la terre brûlée, partir et instaurer la guerre civile. Avec les jeunes du quartier nous décidons de nous organiser et de monter la garde. On se coordonner avec les autres quartiers et les familles. Certains prennent position sur les toits pour voir venir les étranges milices.

Le 1er ministre a annoncé le départ de Ben Ali. En même temps le soulagement, mais l'amer sentiment qu'il reste la moitié du travail à faire pour virer Ghannouchi et appliquer l'article 57 de la constitution. On se demande alors combien de semaines et de morts faudra t il encore.

Les agressions se multiplient. J'ai mes cousins au téléphone à Mégrine, Morouj et partout les mêmes récits : des individus à bord de camionnettes et voitures de location, armés attaques la population et les biens. Nous voyons alors au loin trois pick up approcher et nous mettons au milieu de la rue. Ils ralentissent et font demi-tour. Prévenus, les camarades plus bas parviendront à retourner une de leur voiture. L'armée permet aux jeunes de se déployer dans les quartiers mais leur demande d'être visibles et reconnaissables. Nous passerons la nuit sur le qui vive. Il est difficile d'expliquer par les mots le sentiment de fierté et l'émotion face à la solidarité qui s'est organisée face à la menace. Femmes, hommes, vieux et jeunes de quartiers en quartiers, tous solidaires et unis, s'aidant les uns les autres, se prêtant main forte et partageant les vivres pour tenir. Vraiment, la stratégie déployée par Ben Ali aura eu l'effet inverse, jamais les tunisiens n'auront été aussi soudés.


 
Samedi 15 janvier
: C'est le grand soulagement. L'article 57 a été appliqué. Pour la première fois c'est la première sensation de victoire réelle. Malheureusement, la situation à l'extérieur ne permet pas d'explosion de joie. La violence des milices a redoublé. Face à l'organisation des comités populaires, les miliciens ont monté le niveau de violence en utilisant des balles réelles.

Nous devons retourner à l'aéroport. Nous disons au revoir à la famille et aux chbebs le cœur serré et inquiets pour les journées qui s'annoncent. A l'aéroport c'est un peu l'anarchie. Les gens sont stressés et ont peur pour leurs proches. Les douaniers et flics en uniforme ont disparu. Ce sont des gens en civil. L'aéroport est contrôlé par l'armée. Après 6 heures d'attente nous nous envolons pour Paris.

Comme une énième surprise à cette semaine historique, nous entendons le commandant de bord, qui par manque d'effectif n'a pas hésité à descendre avec le stewart pour remplir la soute à bagages lui même, nous souhaiter la bienvenue et se présenter :"Mohamed Ben Kilani". Le héros national ayant refusé de faire décoller, malgré la menace l'avion à bord duquel étaient rassemblés 6 membres du clan Trabelsi. Arrivés à Paris, nous l'avons remercié, embrassé et serré dans nos bras. Timide et gêné il nous a répondu :"C'est la moindre des choses"...
 
Il resterait encore plein d'anecdotes à raconter, mais ca viendra plus tard, et de vive voix... Continuons à suivre la situation avec espoir, malgré les craintes de demain.

 

En hommage à tous nos martyrs, nos blessés, à tous ceux, connus ou anonymes qui ont pris leur destin en main et suscité une vague d'espoir dans tout le monde arabe. Une seule question : A qui le tour ? J'ai ma préférence sur la question... la révolte des pharaons ;)

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